JE DEMANDE LA DIGNITÉ

Il fait si bon vieillir…   Le film

de Alma Adilon-Lonardoni

 

Il fait si bon vieillir…   Le film

de Alma Adilon-Lonardoni

« Ils ne s’en rendent pas compte vous savez, ils sont vieux, ça ne les dérange pas…»

J’étais venue pour visiter cet institut ; cherchant un endroit pour accueillir humainement une vieille femme souffrant de la maladie d’Alzheimer.

Une employée m’a ouvert la porte et m’a menée à un semblant de salon. Trois vieilles femmes étaient recroquevillées sur leurs fauteuils, d’un air résigné. Trois vieilles femmes sur trois fauteuils, et une chaise roulante. Une chaise roulante vide, à un détail près. Deux prothèses de jambe gisaient à ses pieds, revêtues de bas de laine.

Remarquant mon trouble, l’aide-soignante a devancé ma question : « Ne vous inquiétez pas, m’a-t-elle dit, ce n’est que le fauteuil d’une résidente qui est morte il y a deux jours. »

… Mon silence sans doute en disait trop.

Une fois encore, elle a semblé percevoir une once de reproche dans mon regard – comme si je trouvais choquant que l’empreinte de la mort soit disposée nonchalamment au milieu de trois vieilles femmes. Trouvais-je choquant ce vestige d’une femme qui était assise à leurs côtés, sur ces mêmes chaises, trois jours plus tôt ? Trouvais-je choquant que leur soit imposée l’évidence: « Bientôt ce sera votre tour… » ? Trouvais-je choquant que ces trois femmes soient considérées comme suffisamment amoindries pour ne pas avoir conscience de leur condition, pour ne pas être angoissées par une échéance placée constamment sous leurs yeux, se rappelant à leur bon souvenir : « Bientôt ce sera votre tour..» ? Trouvais-je que ces restes, posés là, n’avaient rien d’anodin ?

Oui, elle a semblé percevoir une once de reproche dans mon regard — comme si je considérais ces femmes comme dignes d’attention. Comme si je les considérais dignes. Comme si simplement je les considérais.

Devinant vaguement mon indignation, elle m’a aimablement rassurée : « Ils ne s’en rendent pas compte vous savez, ils sont vieux, ça ne les dérange pas… »

Aujourd’hui, mesdames, messieurs, j’accuse la société de reléguer ses mères, ses pères aux oubliettes. Je pense, oui, qu’il est choquant et même injustifiable que des individus dits « personnes âgées » soient entassés à trois dans des chambres froides et étroites.

Je pense qu’il est bien triste que certaines maisons de retraite – pardon, établissements d’hébergement pour personnes âgées et dépendantes – soient devenues des asiles clos et malsains. Je pense qu’il est anormal que la qualification du personnel varie d’un centre à un autre, et que les services de qualité soient encore trop peu répandus.

Je pense qu’il est indigne de notre société d’avoir à ce point honte de ses vieux devenus inutiles qu’elle les cloître autoritairement.  Je pense qu’il est inacceptable que ces personnes soient considérées comme des enfants, voire comme des objets.

C’est nous qui sommes les enfants, mesdames, messieurs, nous qui leur devons tout.

Nous avons été protégés par nos parents durant toute notre enfance. Maintenant que nous n’en avons plus besoin, que les rôles pourraient être échangés, pourquoi prendre la peine de leur rendre la pareille ?

Comment peut-on penser qu’une personne âgée n’a plus rien à nous apporter ? Un regard autre, qui a connu d’autres valeurs et qui a su acquérir une sagesse particulière ne nous est-il plus nécessaire ?

N’a-t-on pas besoin de se remettre en question auprès d’une simplicité revendiquée par ces personnes ? Finalement, il me semble parfois que, contrairement aux clichés que véhicule notre société, ce ne sont pas eux les assistés, mais bel et bien nous…

Bien évidemment, il n’y a pas un seul type de personne âgée. Mais, de nous aux personnes âgées, il n’y a qu’une figure : l’être humain. Il serait bon de ne pas l’oublier.

Nous sommes plongés dans une loi du plus fort, dans une course au profit et à l’efficacité, à la rentabilité, la rapidité, qui évince et dévalorise la vieillesse de notre société.

Dès lors que les portes de la redoutable maison de retraite sont franchies, le statut de la personne change. On n’est plus un être humain mais un « résident ».

Je ne cherche pas à généraliser. Les conditions de vie en maisons de retraite que je dénonce ne s’appliquent heureusement pas à tous les établissements. Mais ceux dans lesquels l’on peut attendre un minimum de respect, lorsqu’ils ne sont pas hors de prix, affichent bien souvent complet. De même, bien sûr, tous les aides-soignants ne sont pas des irresponsables insensibles. Mais si certains le sont bel et bien, beaucoup d’autres n’ont peut-être pas le choix… Parce que l’intégralité du système médical public est gérée en amont.

Au-delà d’un personnel peu consciencieux, c’est l’État le plus responsable, qui de sa jouvence immaculée, ne perçoit rien d’autre que des chiffres un peu flous. Une aide-soignante pour quatre-vingts pensionnaires, qu’est-ce que c’est ? Ce sont des économies en plus, et si ça doit être au détriment de vies humaines, qu’à cela ne tienne ? Quelle importance que des êtres humains pourrissent dans des geôles impersonnelles, dans une souffrance qui pourtant serait évitable, quelle importance que de vieilles femmes incontinentes soient parquées dans leurs lits par manque de temps ? Quelle importance que le personnel n’ait pas le temps de veiller à ce que ces personnes prennent les repas qui ont été balancés à la hâte dans leur chambre, si bien que les hospitalisations pour déshydratation sévère fassent désormais partie de la routine ? Quelle importance aussi que des pensionnaires soient, au nom de leur prétendue sénilité, gavés de médicaments lourds et nocifs, et surtout injustifiés ?

Ces réalités durement envisageables sembleraient tout droit sorties d’un film tel que « Vol au-dessus d’un nid de coucou », qui dépeint la douleur extrême des « asiles de fous » à une époque où les maladies mentales étaient considérées comme honteuses et dangereusement incurables… Et pourtant, aussi incroyable que cela puisse paraître, celles dont je vous parle sont perpétrées aujourd’hui plus que jamais, sur des individus inoffensifs et vulnérables et dans des lieux clos à l’atmosphère insupportable. Comment ne pas se dégrader lorsque l’on n’est plus traité comme un être humain, et surtout, comment garder un semblant de dignité dans une telle situation ?

Il est inacceptable que des établissements pour personnes âgées soient devenus des entreprises à but lucratif. Là où le seul maître mot devrait être bien-être et entraide, c’est l’argent qui régit la vie de personnes considérées comme « en fin de vie », et c’est ce seul titre qui fait s’imaginer à certains que leurs dérives et abus sont justifiés.

On nous avait promis un nouveau dispositif de financement de la prise en charge de la perte d’autonomie. Nous l’attendons toujours. Nous l’attendons et, avec nous, des millions de personnes âgées délaissées et abandonnées à leur souffrance.

Ces dérives ne sont pas seulement immorales, elles vont aussi à l’encontre de la Déclaration Universelle des droits de l’homme.

Le premier article, en effet, stipule clairement que : tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits et qu’ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Que l’on m’explique où est la fraternité dans le fait de se considérer supérieur à d’autres êtres humains, sentiment simplement appuyé par leur situation physique. Que l’on m’explique aussi dans quelle mesure l’on peut dire d’une personne retenue contre son gré en maison de retraite, qu’elle est libre. Que l’on me dise quelle dignité il reste à quelqu’un dont la présence en établissement va dans l’imaginaire collectif automatiquement de pair avec une dégradation intellectuelle, voire une sénilité aiguë.

Qu’enfin l’on me justifie la distinction qui s’est peu à peu creusée entre les droits de l’homme, et les droits de la personne âgée. Ne sommes-nous plus humains lorsque nous vieillissons ?

Je souhaiterais comprendre, Mesdames et Messieurs, pourquoi la plupart des personnes âgées se voient forcées de renoncer à ces droits fondamentaux.

L’article 5 de la déclaration, quant à lui, ne fait qu’appuyer mon incompréhension :

Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.

Pourquoi l’État, la société, les citoyens, tolèrent-ils que ce principe soit bafoué chaque jour, au sein même du pays des droits de l’homme ?

Pays des droits de l’homme … Il est beau, le pays des droits de l’homme, pas même capable de respecter ses racines.

Notre belle patrie, qui se veut à son plus haut degré de civilisation, également dans la manière dont elle fait respecter ses lois (et ses droits, cela va sans dire), en oublie peu à peu que tout ce qui constitue les anciennes coutumes n’est pas bon à jeter.

Les coutumes amérindiennes par exemple, qui ont conservé leur sens du respect traditionnel, me paraissent hautement plus louables que celles de notre société actuelle.

Dans la tradition amérindienne, le vieux sage est capable d’enchanter, de favoriser le rêve, de deviser à voix haute, d’initier, de transmettre, de conseiller, de montrer le chemin, de rendre compte de l’Histoire…

De notre côté, aujourd’hui, une personne qui vieillit perd de son utilité et de son efficacité. Elle est amoindrie, c’est là le seul statut qu’on lui reconnaît. Comment accorder son estime à quelqu’un à qui on refuse seulement l’écoute ?

Mais le plus dérangeant sans doute, c’est que dans l’ensemble de notre société, qui prône et magnifie l’éternelle jeunesse, la vieillesse soit vue aujourd’hui comme une échéance cruelle et insurmontable, comme une épreuve douloureuse et non plus comme une étape naturelle de la vie d’un homme.

Des solutions existent. Nous devons faire face à l’inacceptable et ne pas oublier qu’un jour, bientôt, à nous aussi, ce sera notre tour…

Je demande, Mesdames et Messieurs, au nom de tous ceux qui souffrent depuis trop longtemps, une hausse réelle du personnel dans notre société.

Je demande à ce que bien-être et traitements respectueux ne soient pas des services qui se monnayent, mais à ce qu’ils soient accessibles à tous.

Je demande à ce que maison de retraite ne soit plus synonyme d’hospice ni de mouroir, mais de lieu d’accueil solidaire et fraternel.

 

Je demande la dignité.

 

 

Comment prendre soin de nos aînés ?

« Si nous nous coupons de nos vieux, nous nous coupons de nous-mêmes et de notre propre avenir. »

Simone de Beauvoir

« Notre regard sur la vieillesse traduit notre propre rapport à la fragilité, au vieillissement, à la mort. Si nous considérons les vieillards comme des poids inutiles, qu’il vaut mieux cacher, auxquels nous ne voulons surtout pas ressembler, eux-mêmes finissent par adhérer à ce constat et perdent toute estime d’eux-mêmes. Quant à nous, dès la quarantaine ou la cinquantaine, nous nous sentirons fragilisés. Mais, si on pense qu’une personne de 80 ans recèle tous les âges de sa vie, on la regarde d’un autre oeil! Elle est notre semblable, notre frère, ce que nous serons, nous lui devons un immense respect. »

Pascal Champvert

Quand un parent perd son autonomie, vaut-il mieux l’accueillir à son domicile ou l’orienter vers une maison de retraite? Et lorsque ce sera votre tour? Des citoyens interrogés dans la rue répondent.

Pascal Champvert, l’homme qui veut changer le monde

Par Sylvaine de Paulin

Inventer, importer, reproduire ce qui se passe ailleurs

Dès sa prise de fonction, le nouveau directeur part à l’affût d’idées. Comme une éponge, il absorbe tout ce qui peut améliorer la vie de ses résidents. Non qu’il se sente redevable de leur bonheur ! Il veut juste que les conditions en soient remplies, aussi bien pour une vieille dame en pleine santé que pour un homme dans les derniers jours de son existence. Pour Pascal Champvert, le grand âge, c’est aussi la joie, la beauté et la création. Entend-il parler, à Lyon, d’une expérience de crèche implantée au sein même d’une résidence ? Tout de suite, il entrevoit les bénéfices à tirer d’un tel échange et l’instaure dans son établissement. Ainsi, les résidents sont tout naturellement au contact des petits, heureux de vivre et sans préjugés. Quant aux enfants, ils découvrent le rythme lent qui s’impose avec le grand âge. Dans le même temps, en 1989, avec des amis qui occupent des fonctions similaires, Pascal Champvert crée, un peu par bravade, l’Association des directeurs d’établissements au service des personnes âgées. Elle a beau ne compter qu’une centaine de membres, elle est l’occasion de rencontrer des homologues européens. Là encore, Pascal écoute, regarde et s’empare des bonnes idées. En Suisse, au Luxembourg, et surtout au Danemark, il s’émerveille : dans ces pays, les plus âgés sont accueillis, soignés, entourés et, surtout, considérés comme des personnes à part entière. La France accuse un terrible retard sur ces pionniers. Pourtant, le clamer, le démontrer, alerter les hommes politiques et les médias restera longtemps sans effet. Cela n’empêche pas l’homme d’inventer, d’importer, de reproduire ce qui marche ailleurs. Peu à peu, sa résidence tient plus de l’hôtel que de l’hôpital. On y trouve bibliothèque, salons, salle de spectacle, salon de coiffure, kiosque à journaux. L’été, les pensionnaires prennent leurs vacances en Grèce, en Corse ou en Bretagne, accompagnés par des membres du personnel volontaires. Et si, au cours du séjour en Turquie, vient à décéder un monsieur qui réalisait en ce voyage le rêve de sa vie, Pascal Champvert assume. Les réglementations, insiste-t-il, doivent être au service des personnes, pas l’inverse.

Pouvoir choisir de rester dans son environnement familier

Été 2003. Les 15 000 victimes de la canicule font enfin prendre conscience à la France de la réalité: notre pays n’offre pas aux personnes âgées qui en ont besoin le bien-être physique, moral et spirituel qu’elles sont en droit d’attendre. Enfin, les choses bougent ! Enfin l’ardent militant de la cause des vieux voit la classe politique s’emparer de la question ! De trois, les pionniers de l’Association des directeurs d’établissements au service des personnes âgées sont passés à 1800 ! Aux directeurs se sont joints également des responsables de structures de maintien à domicile. Car le rêve, pour M. Champvert, c’est de pouvoir proposer le choix. Certains, même très fragilisés, s’accommodent très bien de rester seuls chez eux, dans leur environnement familier, tandis que d’autres préfèrent rejoindre une structure collective. Lui-même s’y voit parfaitement et rit déjà des souvenirs des années 1970/80 qu’il s’imagine partageant avec les résidents… Le président de l’Ad-pa n’a jamais chômé mais, depuis la canicule, son activité a pris une autre dimension. Pascal Champvert dirige aujourd’hui trois établissements et des services à domicile, ce qui représente environ 450 résidents et une centaine de personnes à domicile. Il rencontre et écoute les membres de l’Ad-pa dans toute la France, court les colloques et débats, signe des manifestes, adhère à des collectifs, interpelle les décideurs, contribue par son expertise au travail d’instances telles que la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie. Aujourd’hui, Pascal Champvert se réjouit du débat lancé dans notre pays. Mais il déplore l’usage du mot « dépendance »: « Pour moi, ce vocabulaire est dévalorisant et méprisant. Je préfère parler d’aide à l’autonomie. Ne sommes-nous pas tous dépendants de quelque chose ou de quelqu’un ? Les personnes âgées le seraient-elles plus que nous ? » Pour lui, maintenant, l’heure est aux décisions politiques. Le monde a changé, à nous de changer les lois.